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Actualité — Publié le 12 février 2019 à 10:00 par Elsa Colombani

Zoom sur... Si Beale Street pouvait parler

Si Beale Street pouvait parler : Barry Jenkins signe un film lumineux et romantique situé dans le Harlem des années 70.

L’Oscar attribué en 2016 au film Moonlight était d’autant plus réjouissant que sa consécration était inattendue, l’ensemble de la profession (présentateurs de la cérémonie inclus) présupposant alors La La Land comme le grand vainqueur. Deuxième film de Barry Jenkins après le méconnu Medicine for Melancholy (non distribué en France), Moonlight retraçait l’histoire poignante d’un jeune garçon qui, délaissé par sa mère droguée et souffre-douleur de ses camarades de classe, découvrait son homosexualité au clair de lune. Pour ce nouveau film, le réalisateur adapte le roman de James Baldwin, Si Beale Street pouvait parler. Rappelons que l’écrivain afro-américain a acquis ces dernières années un regain de célébrité aux États-Unis mais aussi en Europe, grâce notamment au documentaire magistral de Raoul Peck, I Am Not Your Negro. Dans ses essais comme ses romans, James Baldwin s’attaquait au racisme de la société américaine. Lorsqu’il écrit Si Beale Street pouvait parler, il réside en France, à Saint-Paul-de- Vence, où il a choisi de s’exiler après les assassinats successifs de ses proches et amis, Medgar Evers, Martin Luther King et Malcolm X, tous militants pour l’égalité des droits civiques. Sa colère résonne dans les pages de Si Beale Street pouvait parler qui raconte l’histoire de Tish (KiKi Layne) et Fonny (Stephan James), jeunes amoureux qui ne se quittent pas du regard, ne se lâchent surtout pas la main. Jusqu’à la séparation forcée, lorsque Fonny est arrêté pour un crime qu’il n’a pas commis. « C’est un croisement entre deux pôles qui coexistent chez Baldwin », explique Barry Jenkins. « Il parlait dans ses livres d’un système répressif qui, en Amérique, menaçait l’intégrité et la pureté de l’amour de Tish et Fonny. » Du récit de ces vies bouleversées, le cinéaste tire un film lyrique où se mêlent fatalité, mélancolie et romantisme.

Les amants de la nuit
Tout commence pourtant comme un conte de fées. Les premières images montrent Tish et Fonny, déambulant dans la rue, comme seuls au monde. Une douce lumière les enveloppe, leurs habits de couleurs vives se répondent. En quelques images, Jenkins présente leur amour comme une évidence. Filmés en gros plan, les visages rayonnants envahissent le cadre. Face caméra, le regard de Tish puis celui de Fonny viennent se plonger directement dans celui du spectateur. En voix off, Tish, fait éclater la bulle : « J’espère que personne n’a jamais eu à regarder ceux qu’ils aiment à travers du verre. » Coupe au parloir de la prison où Fonny est détenu et où les amoureux se dévisagent à travers une vitre, le visage désormais grave. Le film se construit sur ce va-etvient fluide entre ce bonheur passé et un présent anxiogène. Adoptant la douceur de ses protagonistes, Jenkins refuse toute séparation esthétique et conserve les couleurs chatoyantes qui caractérisent les deux héros. Il en va de même pour la superbe musique composée par Nicholas Britell, comme le remarque le cinéaste : « On entend par exemple la mélodie dans un contexte heureux, puis dans un autre, beaucoup plus sombre. » Jenkins travaille le montage comme une mélodie. La première nuit des deux amants s’entrelace ainsi à un banal trajet en métro où leur amour se dit à voix haute. Si la voix de Tish guide le récit, l’image transcrit son regard : franc et chaleureux, affirmé malgré les épreuves. À l’exemple de ce plan où Tish et Fonny marchent au milieu de la rue sous une pluie battante, abrités par un parapluie coloré, image à mi-chemin entre les amants séparés des Parapluies de Cherbourg et des amours non avoués d’In the Mood for Love, dont l’influence majeure se ressent tout au long du film.

Noir en Amérique
Au milieu de ce champ de couleurs, l’adversité surgit par l’utilisation de photos en noir et blanc qui viennent témoigner des violences subies par les Afro-Américains dans leur propre pays. Ou plus discrètement dans le décor vétuste de l’appartement de Fonny, que le sculpteur en devenir a tenté d’aménager au mieux. Puis, surtout, lorsque fait brutalement irruption un policier empli de haine qui toise Fonny et sera responsable de son arrestation. Au fil des visites de Tish, le visage de Fonny, défait, traduit le calvaire qu’il endure en détention. Dans son regard, se lit un désarroi identique à celui exprimé par son ami Daniel, récemment sorti de prison. La longue scène de conversation entre les deux amis tient, selon Dede Gardner, productrice du film, d’un « numéro d’équilibriste ». D’un côté l’écoute attentive et bouleversée de Fonny, incarné par Stephan James (vu entre autres dans Selma et la série Homecoming), dont le jeu intense promet une grande carrière. De l’autre la voix tremblante, pleine d’effroi, de Daniel. Brian Tyree Henry, inoubliable dans la série Atlanta et récemment à l’affiche des Veuves, incarne ce dernier avec délicatesse. « La société nous dit qu’il ne faut pas dévoiler ses émotions aux autres », commente Barry Jenkins, « mais dans cette scène, deux hommes se mettent peu à peu à nu. » De la même façon que Moonlight, Beale Street tord le cou aux stéréotypes volontiers attribués à la masculinité noire et met au premier plan la vulnérabilité de ses personnages masculins.

Beale Street Blues
Beale Street n’est pas une rue de New York mais de Memphis, lieu de naissance du blues emblématique de la lutte pour les droits civiques. Chez Baldwin comme chez Jenkins, le nom de Beale Street vient incarner la voix collective d’une communauté meurtrie, à travers les mots d’une jeune femme pleine d’idéaux fracassés par une réalité destructrice. Le politique vient se loger dans l’intime, la société s’incarne dans l’individu. Toute la beauté du cinéma de Barry Jenkins réside dans son regard bienveillant et empathique qui privilégie l’espoir au misérabilisme. Autour du jeune couple, la famille de Tish affiche une unité indéfectible et une générosité sans borne. Tous rejoignent la lutte pour faire sortir l’innocent de prison. Tish, elle, du haut de ses 19 ans, se tient droite, forte et fière, fidèle Juliette à son Roméo des temps modernes. « L’amour t’a menée jusqu’ici. Si tu as cru en l’amour jusqu’ici, ne panique pas maintenant », lui murmure sa mère, un soir de cauchemar. Un message d’optimisme auquel le réalisateur adhère pleinement dans sa mise en scène. Si les mots reflètent sans détour les violences racistes systématiques et ordinaires, l’image lui préfère la grâce du romanesque. Barry Jenkins fait honneur à l’oeuvre de Baldwin et livre un poème déchirant où l’amour transcende la plus sombre réalité. Beale Street parle, il est temps de l’écouter.

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